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Publié le 17/02/2009 à 17:58
Par osmth-mco


Autour d'une table, nous mangeons un plat du jour.
P. sait qu'il a quelques âmes plus ou moins chrétiennes autour de lui, alors il parle de son pélerinage à Jérusalem ; on évoque alors le Saint Sépulcre, puis on parle d'architecture religieuse, on ricoche sur divers sujets connexes, et on finit par évoquer la basilique Notre-Dame de Fourvière et son decorum grandiloquent. D. fait alors une moue réprobatrice : "Ce n'est pas l'image que j'ai envie de donner de ma religion". Il développe brièvement sa pensée et explique que le christianisme est une religion d'humilité et de pauvreté ; il trouve que le faste des ors et des marbres polychromes est un luxe quelque peu déplacé, que l'Église doit investir ses moyens dans les œuvres sociales plutôt que dans ce qu'il estime être une vanité un peu provocante.

Diplomatiquement, je ne suis pas en mesure de lui opposer ma vision des choses, car D. est mon chef et il est délicat de s'enfoncer dans ce genre de débat. Autour d'un plat du jour, on n'est pas là pour confronter nos convictions spirituelles ou nos affinités politiques. Comme je tâche d'être un gentleman, je ne laisse rien paraître de mon désaccord et décide de gamberger sur la question en mon for intérieur.

Avec de tels interlocuteurs, je comprends de mieux en mieux l'état de l'Église moderne. Si j'avais pu répondre à D., je lui aurait proposé – en toute modestie – une autre lecture des choses.

Tout d'abord, je ne crois pas qu'il faille faire la moue sous les dorures néo-byzantines de Fourvière ou de n'importe où. Loin d'être le signe d'une richesse immorale ou illégitime, cette richesse n'est pas une mise en scène suspecte et vaniteuse, pas plus qu'un procédé visant à asseoir la suprématie des dominants sur les dominés. "La puissante hiérachie ecclésiale contre le peuple croupissant", schéma investi par la pensée catho-marxiste depuis les années 60, et qui façonna une Église horizontale en sapant ses structures verticales, est une idéologie désastreuse à tous points de vue. La richesse des églises – du moins le peu qu'il en reste depuis la tornade révolutionnaire – est au contraire l'image d'une Église Glorieuse et Triomphante, dont chaque chrétien devrait être fier.

L'or des tabernacles, le marbre des autels, le bronze des statues sont précisément une immense œuvre de sacrifice ; c'est à dire toute la part d'or, d'argent et de travail que la société chrétienne n'abandonne pas au vulgaire commerce pour la consacrer à la Lumière et à la Gloire de Dieu. Tout l'argent offert aux calices et aux ostensoirs échappe précisément à l'ordre de la marchandise car le sacrifice n'est pas un commerce avec le divin.

Dans le christianisme, de par l'Incarnation, le monde et Dieu ont à voir l'un avec l'autre, de façon intime. Non pas à la manière d'une théocratie, car le christianisme croit avant tout en la liberté fondamentale des hommes, mais en ce sens que l'humanité compose la chair vivante de l'Église, du Christ. Il n'y a pas d'un côté le monde inaccessible et impénétrable des idées, et de l'autre la fourmilière fataliste des humains. Il n'y a pas non plus d'un côté l'existence lointaine et idéale de Dieu, et de l'autre une réalité autonome. Le christianisme n'est pas qu'une religion de Foi, d'Espérance, de valeurs diverses. C'est une religion de chair, de sang, de pain et de vin. Le sacrifice chrétien ne se fait pas que dans l'austérité et la contrition : il se fait aussi dans la joie et dans la gloire. Le monde ne sera pas sauvé selon la fantaisie d'un Dieu jaloux, arbitraire et tout-puissant, il le sera dans la beauté de ses œuvres incarnées.

Je reproche justement à la génération des catholiques modernes d'avoir assoupli de nombreux dogmes, au point de devenir trop souvent pharisienne ou protestante, c'est à dire tout ce que l'Église Catholique n'est pas fondamentalement. Un discours comme celui de D. est très répandu, et cela se voit dans l'art liturgique contemporain : on a relégué au musée des pièces d'orfèvrerie somptueuses, et on leur a préféré des pièces très sobres, quand ce n'est pas misérabilistes. Je crois que cette "humilité" contient une grande erreur : en refusant au vil argent le droit de participer à l'œuvre de sanctification, on accrédite la croyance que l'argent n'a rien à faire à l'église, et en toute logique on accrédite alors toute son importance sociale : tous les biens du monde se voient entièrement consacrés à leur seule marchandisation. L'argent c'est sale, pouah, dehors. On disjoint le monde et la foi, on fait perdre à l'Église sa formidable faculté d'annoblissement des choses viles par le moyen du Sacrifice.

La chrétienté a transformé le sang versé en nectar purissime, la chair en nourriture céleste, la Victime en Sauveur ; les œuvres chrétiennes ont transformé au cours des siècles la Charité en lumière. Pourquoi l'image d'une Église Glorieuse serait-elle blâmable ?

Nous voici à l'heure de l'horizontalité, où il suffit d'être laïc pour dire la messe, où sourd en continu un procès plus ou moins silencieux contre des dogmes trop durs envers l'air du temps, où la communauté égalitariste de la Solidarité annihile l'élévation dans la Charité, où les autres religions "ont beaucoup à nous apporter" [c'est le discours des revues cathos genre Croire ou Famille Chrétienne], où l'on considère le Christ davantage comme un "guide spirituel" que comme le mystère de l'Incarnation, où la Bonne Nouvelle se résume à "faire du social", où l'humilité christique doit se transmuter en silence plutôt qu'en un "non possumus" face aux monstruosités du siècle, où l'on se résigne davantage à tendre l'autre joue plutôt que d'être d'authentiques insoumis à l'obscurantisme. Les cathos modernes ont honte de leur propre grandeur.

Parmi les grandes erreurs que l'Église a commis depuis la deuxième moitié du XXème siècle, je crois qu'il y a la perte du sens du Sacrifice. La messe est devenue une assemblée de copains où l'on partage le repas du Seigneur en jouant du tambourin. Ce n'est pas forcément "mal" en soi, mais c'est très largement insuffisant pour nourrir spirituellement une génération entière. Disons le tout net, cela n'élève pas beaucoup. Alors, pour en revenir aux ors et aux marbres polychromes, et bien cessons d'y voir une perte de temps ou une perte d'argent que les pauvres n'auront pas dans leur sébile : c'est dans cette gloire que se trouve la part à Dieu, c'est là que toute une civilisation prouve que ses biens ne sont que ruine et vanité s'ils sont tout entiers voués au commerce ou à l'utilitarisme.

Et je réitère ce constat criminel, directement collatéral à la notion du Sacrifice abandonné : l'Église a totalement abdiqué de son devoir de Beauté.

Au travail.


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Source: http://fromageplus.hautetfort.com/archive/2008/02/04/sacrifice.html


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